CV de Boss : Priscillia Routier, fondatrice de The Sorority

Certaines histoires marquent, d’autres inspirent. Celle de Priscillia Routier, fondatrice de The Sorority, fait les deux à la fois. Elle incarne le passage du chaos à la lumière, transformant une épreuve personnelle en un mouvement mondial. Avec une authenticité touchante et une bonne dose de cran, elle a créé un espace numérique où les femmes et minorités de genre peuvent enfin se sentir en sécurité. En 2019, Priscillia, jeune maman, jongle entre boulot et nouveau bébé. Et puis bam, un burn-out. Cet arrêt brutal devient, contre toute attente, le début d’une nouvelle vie. Rencontre avec une boss qui a décidé de changer le monde.

Priscilla, qu’est-ce qui t’a poussée à créer The Sorority ?

En 2019, je suis devenue maman et je n’étais absolument pas militante à l’époque. Je travaillais dans un grand groupe dans un poste très tech. Après avoir vécu un deuxième burn-out, j’ai consulté un médecin qui m’a énormément aidée et protégée. Elle m’a fait prendre conscience que je n’étais pas seule, qu’il y avait des personnes pour nous soutenir, pour nous croire. Cette prise de conscience m’a libérée. Le plus important, c’est de comprendre qu’on peut se soutenir, de créer des liens avant qu’il ne soit trop tard, avant qu’une situation traumatisante ne se produise, avec un élan d’amour et de solidarité. Et c’est ce qui m’a inspirée pour créer The Sorority.

The Sorority s’adresse à toute personne confrontée à la violence, qu’elle soit domestique ou publique. Peux-tu nous parler de son fonctionnement ?

The Sorority est une plateforme dédiée à l’aide aux victimes de violences, qu’elles soient familiales ou en public. Elle est accessible dès 12 ans, avec une autorisation parentale pour les mineurs. Ce peut être une situation de violence à domicile, en déplacement, ou dans les transports. Ce qui est fondamental dans cette démarche, c’est l’idée de travailler sur la sidération pour montrer que l’on n’est jamais seul face à ces situations. Cela permet à chacune de réagir, de se sentir en sécurité pour demander de l’aide.

Pourquoi avoir choisi le nom The Sorority ?

Au départ, le mot « sorority » m’a semblé percutant. Mais à l’INPI, ils m’ont dit que ce terme ne pouvait pas être déposé, car il était réservé aux associations étudiantes américaines. Alors que c’était simplement la version anglaise du mot « sororité », qu’ils ne connaissaient pas. Après des explications, ils ont fini par accepter. Aujourd’hui, The Sorority s’adresse uniquement aux femmes et aux minorités de genre, pour éviter que des harceleurs puissent infiltrer la plateforme. Il y a même un projet de lancer une application similaire pour les hommes, mais ce sera en non-mixité. Il faudra qu’une femme autorise le contact avec un homme pour qu’un utilisateur puisse lui venir en aide.

Comment as-tu imaginé les fonctionnalités de l’appli ?

Quand l’idée m’est venue, j’étais en pyjama, en plein burn-out, dans ma cuisine. La seule question que je me suis posée, c’était s’il existait déjà des applis d’entraide communautaire en cas d’agressions. Et, en fait, il n’y en avait pas. Alors, j’ai pris les choses en main et je me suis lancée. J’ai étudié les mécanismes d’agressions, les témoignages des victimes, des recherches sur l’effet de sidération et j’ai dessiné l’application en fonction de ce que j’avais appris. C’est un travail d’introspection et de collaboration, mais aussi une réponse directe aux besoins exprimés par celles qui vivent ces violences.

Tu parles beaucoup de « l’effet de sidération ». Qu’est-ce que c’est au juste ?

C’est un phénomène qui se produit souvent face à la violence et qui touche tout le monde. Quand on est confronté à une scène violente, qu’on soit victime ou témoin, le cerveau entre dans un mode de survie, ce qui peut mener à un freeze (immobilité). C’est une réaction instinctive, mais c’est aussi là qu’on se sent coupable de ne pas avoir réagi, de ne pas avoir dit non, ou d’être parti. L’objectif de The Sorority est justement de travailler sur cette sidération, de casser cette immobilité, de montrer que l’on n’est pas seul, et qu’il existe des solutions pour réagir et s’entraider. L’effet de sidération va de pair avec l’effet de témoin. C’est le mécanisme qui explique pourquoi quand 50 personnes sont témoins d’une scène de violence, elles ont moins tendance à réagir, alors que qu’un personne seule serait plus prompte à intervenir.

L’idée, c’est de créer un changement dans la société en permettant aux victimes de se sentir soutenues et moins vulnérables, de casser cette spirale de silence. Et très concrètement, quand une personne se sent en danger ou qu’elle est agressée, l’application The Sorority lui permet de déclencher une alerte qui notifie les 50 femmes les plus proches d’elle géographiquement. À partir de ce moment-là, les femmes notifier peuvent lui venir en aide. Nous avons également un partenariat avec le ministère de l’Intérieur, dont je suis très fière, et qui nous permet de prévenir les forces de l’ordre dans les cas graves.

As-tu rencontré des résistances de la part de structures institutionnelles ou d’associations ?

Oui, malheureusement, c’était très difficile au début, et ce n’est pas encore totalement résolu. On a dû franchir beaucoup d’obstacles avant de pouvoir avancer. Certaines associations ont jugé que nous étions une simple application, un gadget, et qu’on ne pouvait pas avoir une réelle portée. Alors qu’au contraire, on est capable d’informer des publics qui sont plus éloignés, notamment dans les milieux ruraux où les informations manquent. Mais aujourd’hui, ça commence à aller mieux, grâce au bouche-à-oreille et à l’acceptation croissante de notre initiative.

Comment vois-tu l’évolution du soutien d’entreprises comme Apple pour The Sorority ?

Apple nous soutient depuis cinq ans, et ce soutien est essentiel. Leur programme d’accompagnement des développeurs a vraiment accéléré notre développement. Ils nous ont aussi contactés pour nous mettre en avant et aider à la lutte contre les violences dans le cadre de leur campagne La Force de Solidarité sur l’App Store. Cela nous permet d’atteindre des personnes qui n’ont pas encore pris conscience de ces enjeux. Quand les grandes entreprises s’engagent pleinement sur ce sujet, je suis convaincue que nous connaîtrons un vrai tournant dans la lutte contre la violence.

Comment préviens-tu les abus ou les dérives au sein de la communauté ?

La validation de l’identité des membres est entièrement manuelle. Lors de l’inscription, il faut prendre un selfie en temps réel pour vérifier la pièce d’identité. Une fois que la personne est validée, elle rejoint la communauté, et c’est là que l’hypervigilance entre en jeu. Il n’est pas possible de supprimer un message sans raison, et en cas de doute, les utilisateurs peuvent demander un soutien immédiat. Depuis le lancement, nous n’avons dû exclure que trois personnes pour des comportements inappropriés.

Quel chiffre t’a le plus marquée depuis le lancement de The Sorority ?

Ce qui m’a le plus frappée, c’est d’avoir pu aider 240 000 personnes, avec une accélération notable depuis l’affaire Philippine. C’est incroyable de voir la capacité de mobilisation et la rapidité avec laquelle nous avons pu toucher autant de gens.

Peux-tu nous raconter une histoire d’utilisatrice qui t’a particulièrement marquée ?

Il y a une femme de 50 ans qui est venue sur The Sorority en me disant qu’elle ne subissait pas de violences, mais qu’elle voulait apporter son aide. Quelques jours plus tard, elle a été agressée par son propre fils. Elle a immédiatement réagi en appuyant sur l’alerte. Elle est toujours en contact avec les personnes qui l’ont aidée et a partagé son histoire pour encourager d’autres à demander de l’aide.

Où vois-tu The Sorority dans cinq ans ?

Dans cinq ans, je vois The Sorority encore plus présente dans les pays qui me tiennent à cœur, comme l’Inde, l’Afrique et l’Amérique Latine. Nous avons déjà des personnes qui nous aident partout dans le monde, mais je veux que cette initiative devienne encore plus accessible. Nous travaillons aussi sur une version de l’application pour hommes et on utilise de plus en plus l’intelligence artificielle pour accélérer le processus de validation des profils.

Ce qui t’inspire au quotidien pour continuer à faire grandir The Sorority ?

Ce qui m’inspire, ce sont les témoignages. Sans ces retours, je pense que je n’aurais pas tenu aussi longtemps. Les histoires de personnes qui se sentent aidées, soutenues, et qui partagent leur expérience avec d’autres, sont ce qui me pousse à continuer.

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