Hier, une vidéo filmée entre deux prises sur le tournage de Jamais Plus, le dernier film de Blake Lively, était partout sur mon fil d’actualités Instagram. Cet extrait m’a mise extrêmement mal à l’aise et m’a rappelé bien trop de mauvais souvenirs.
Pour celles qui ne sont pas autant obsédées par la pop culture que moi, vous avez sûrement loupé que Blake Lively a porté plainte contre son partenaire à l’écran et le réalisateur du film Jamais Plus, Justin Baldoni, l’accusant de harcèlement sexuel et d’avoir mené une campagne de dénigrement contre elle. Il aurait également inséré des scènes sexuelles et des scènes de nudité gratuites dans le film et improvisé des baisers pendant le tournage, mettant l’actrice mal à l’aise. Justin Baldoni a contre-attaqué en niant ces accusations et en réclamant à l’actrice et à son mari Ryan Reynolds 400 millions de dollars de dommages et intérêts. C’est dans ce contexte que la vidéo dont je vous parle est sortie.
Ce qui me choque, c’est que cette vidéo est utilisée pour dénigrer les accusations de Blake Lively. On y voit Justin Baldoni tentant d’embrasser l’actrice à plusieurs reprises, laissant traîner ses lèvres dans son cou et le long de son oreille, lui passant la main dans les cheveux et commentant son odeur. Pendant ce temps-là, Blake Lively ne dit rien et sourit. Et c’est bien ce qu’on lui reproche dans les commentaires sur les réseaux sociaux : si elle ne dit rien et qu’elle ne cherche pas à s’éloigner, c’est qu’elle ne doit pas être si mal à l’aise que ça. Pourtant, n’importe quelle femme vous le dira : ce n’est pas le cas.
Parce que la situation vécue par Blake Lively est une expérience quasi universelle pour les femmes. Le dernier rapport du Haut Commissariat à l’Égalité pointe que 86 % des femmes françaises ont subi des situations sexistes. Et dans ces situations, il y a deux solutions : soit on rembarre clairement la personne au comportement inapproprié, soit on sourit et on attend que ça passe. Oui, la première solution a le mérite d’être efficace, mais elle peut être coûteuse. On passe pour une harpie ou une hystérique (un terme tout particulièrement apprécié pour parler des femmes, par ailleurs). Donc on se rabat souvent, par flemme, pour éviter le conflit ou par peur, sur la solution deux. On reste polie, on affiche un sourire gêné et on attend que le malotru passe son chemin, en sentant une goutte de sueur couler dans son dos et en espérant que la situation ne s’envenime pas. Quand je vous dis que je sais très bien ce qu’a ressenti Blake Lively.
Je ne sais pas quelles sont les raisons de Blake Lively pour ne pas lui avoir mis une claque ou juste tourné les talons et quitté la scène… Mais j’imagine qu’elles doivent se situer à l’intersection de “il y a tellement de monde autour, je ne vais pas faire une scène”, “c’est le réalisateur, je ne vais pas faire planter le film” et “je ne vais pas gâcher une journée de production qui coûte cher pour ça”, assorti d’une bonne dose de sang-froid. J’imagine assez bien, parce que de nombreuses femmes ont eu exactement le même raisonnement quand un homme se comporte mal dans un contexte professionnel. Ça me retourne les tripes que cette vidéo soit utilisée par Justin Baldoni – qui est accusé de harcèlement sexuel – pour se défendre et que la moitié d’Internet prenne son parti alors qu’on le voit clairement harceler son actrice.
En voyant cette vidéo, je me rends compte que j’en ai marre d’être polie et d’attendre que ça passe. J’ai une petite fille et je n’ai pas envie qu’elle ait à sourire parce que son maître de stage la met mal à l’aise dans vingt ans. Je n’ai pas envie que les alternantes avec lesquelles je travaille actuellement doivent accepter d’un client un comportement déplacé parce qu’elles n’ont pas envie de perdre leur job. Et surtout, je n’ai pas envie qu’on dise d’elles qu’elles sont difficiles parce qu’elles ont tourné les talons ou qu’elles ont repoussé un homme trop embarrassant. Donc maintenant, je refuse qu’on laisse dire “mais regarde, elle sourit dans la vidéo”. Parce qu’il n’y a qu’en nommant les choses telles qu’elles sont – du harcèlement sexuel – qu’on peut espérer que les générations après nous auront le réflexe de ne pas se laisser faire et de ne pas attendre que le harcèlement sexuel dans le monde professionnel “passe”.